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Et si Fanon s’était trompé ? Le cas de Mayotte Capécia

Par Yvana Alétas 18 août 2026 8 min
Et si Fanon s’était trompé ? Le cas de Mayotte Capécia

Dans Peau noire, masques blancs, Frantz Fanon utilise le roman Je suis Martiniquaise, écrit par Mayotte Capécia, autrice martiniquaise, pour montrer comment le racisme peut pousser une femme noire à voir l’homme blanc comme un idéal et à vouloir « blanchir » sa lignée. Mais en voulant dénoncer le racisme et le colorisme de la société coloniale, Fanon n’oublie-t-il pas une partie du problème ? Son analyse prend-elle vraiment en compte ce que vit Mayotte Capécia en tant que femme antillaise, noire et pauvre ? Plusieurs chercheuses et écrivaines ont depuis pointé les limites, voire le sexisme, de sa lecture. Mais pour comprendre ce qui se joue, je me suis renseigné sur le personnage central de cette affaire : Mayotte Capécia 

Peau noire, masques blancs, Frantz Fanon

De Lucette Céranus à Mayotte Capécia

Derrière le pseudonyme de Mayotte Capécia se trouve Lucette Céranus-Combette, née en 1916 au Carbet, en Martinique. Issue d’un milieu rural et populaire, elle grandit dans une situation familiale précaire. Ses parents ne sont pas mariés et son père, qui possède une autre famille dite « légitime », ne reconnaît Lucette et sa sœur jumelle Reine qu’en 1945. Après la mort de sa mère, Lucette refuse de devenir domestique chez son père et part pour Fort-de-France à seulement 13 ou 14 ans. Elle travaille notamment comme ouvrière dans une chocolaterie. 

Sa position dans la société martiniquaise est également déterminée par les hiérarchies de couleur. Lucette est une femme à la peau claire, mais son origine populaire et sa naissance hors mariage l’excluent des élites «mulâtres». Dans ce contexte, sa couleur devient aussi l’un des moyens dont elle dispose pour tenter d’améliorer sa situation sociale. 

Sa vie est bien plus complexe que ce qu’elle écrit dans Je suis Martiniquaise. Elle a trois enfants de trois hommes différents, dont un homme appartenant à une grande famille béké, un négociant d’origine syrienne et un officier de marine français. Sa relation avec ce dernier, entre 1941 et 1943, fournit une partie de la matière du futur roman. 

Arrivée à Paris en 1946, Lucette devient quelques années plus tard « Mayotte Capécia ». Je suis Martiniquaise paraît en 1948 et obtient le Grand Prix des Antilles en 1949. Avant les critiques formulées par Fanon, son œuvre ne fait déjà pas l’unanimité, la comédienne martiniquaise Jenny Alpha critique dès 1948 son manque d’authenticité et l’usage d’un créole fantaisiste. 

Pour Fanon, le symbole de la « lactification »

Lorsque Frantz Fanon publie Peau noire, masques blancs quatre ans plus tard, il utilise Je suis Martiniquaise pour analyser les rapports amoureux entre femmes noires et hommes blancs.

Pour Fanon, Mayotte Capécia incarne une forme d’aliénation produite par la société coloniale. Il créé notamment le concept de « lactification » : la femme noire ou métisse, en se mettant à un homme blanc, chercherait à se rapprocher de la blancheur et à « blanchir » sa descendance.

Pour renforcer son analyse, Fanon retient certains passages particulièrement explicites du livre, notamment lorsque la narratrice affirme ne pouvoir aimer qu’un homme « blond avec des yeux bleus ». Il va jusqu’à interpréter son métier de blanchisseuse comme un symbole de cette volonté de blanchiment. 

Son propos est particulièrement sévère, il qualifie Je suis Martiniquaise d’« ouvrage au rabais » et voit dans son héroïne une forme de négrophobie, le Noir est rejeté tandis que le Blanc devient un idéal. Mais Fanon ne considère pas cette aliénation comme simplement individuelle. Elle est pour lui la conséquence d’une société coloniale qui a fini par faire intérioriser aux personnes colonisées leur prétendue infériorité. 

Le problème est qu’en construisant cette démonstration, Fanon considère Je suis Martiniquaise comme le témoignage de la femme qui signe le livre. Or, les recherches menées plus tard montrent que Mayotte Capécia, la narratrice du roman et Lucette Céranus-Combette sont loin d’être une seule et même personne.

Une œuvre qui n’était pas vraiment la sienne ?

À partir des années 1990, les recherches de plusieurs universitaires bouleversent la compréhension de Je suis Martiniquaise.

Dans Mayotte Capécia ou l’aliénation selon Fanon, Christiane P. Makward entreprend notamment de retrouver la femme réelle derrière le personnage. Son travail biographique remet en cause la réduction de Lucette à l’image de la femme aliénée construite à partir de Je suis Martiniquaise

Les recherches d’A. James Arnold vont encore plus loin. Selon lui, Fanon a été la victime d’une véritable « supercherie » éditoriale. Lucette, très peu instruite à son arrivée à Paris, aurait essentiellement fourni des souvenirs, des anecdotes et des notes, tandis que le texte aurait été largement façonné par son entourage éditorial. Arnold montre notamment qu’une grande partie du début du livre reprend des textes de Lafcadio Hearn sur la Martinique. Quant à la relation amoureuse au centre de la seconde partie, elle reprend des passages des mémoires de l’ancien amant officier de Lucette. 

Arnold estime donc que Fanon s’est attaqué à une sorte de « femme de paille » : croyant analyser la parole autobiographique d’une Martiniquaise, il analysait en partie une construction éditoriale nourrie de textes et de fantasmes masculins blancs et européens. 

Il faut néanmoins tenir compte de la chronologie, Fanon ne pouvait pas connaître ces éléments en 1952. Au moment où il écrit Peau noire, masques blancs, les conditions réelles de fabrication de Je suis Martiniquaise ne sont pas encore connues. 

Ce que Fanon choisit de voir

Mais les critiques faites à Fanon ne concernent pas seulement ce qu’il ignorait à l’époque. Elles concernent aussi la manière dont il a choisi de lire le texte de Mayotte Capécia.

Dans Relire Mayotte Capécia, les historiennes et spécialistes de littérature Myriam Cottias et Madeleine Dobie lui reprochent notamment d’avoir effacé la frontière entre fiction et biographie, mais également d’avoir sélectionné les éléments qui servaient sa démonstration.

Fanon insiste ainsi sur le désir d’hommes blancs exprimé par la narratrice, mais laisse de côté certains éléments qui compliquent cette représentation, notamment son premier amour pour Horace, un homme noir. Cottias et Dobie insistent également sur une dimension sociale que la lecture de Fanon à tendance à minimiser. D’après elles les comportements de Mayotte peuvent aussi être compris comme ceux d’une femme pauvre cherchant à survivre et à acquérir une forme de sécurité économique dans la société coloniale. 

Lizabeth Paravisini-Gebert va plus loin dans cette critique. Selon elle, Fanon analyse Mayotte Capécia uniquement à travers la question raciale et oublie en partie sa condition de femme. Là où il voit surtout son attirance pour les hommes blancs comme pathologique, Paravisini-Gebert rappelle qu’elle cherche aussi à être indépendante financièrement et qu’elle évolue dans une société où les femmes subissent la domination des hommes. Son attirance pour les hommes blancs ne serait donc pas seulement liée à une volonté de « blanchir » sa lignée, elle peut aussi être liée à une recherche de sécurité financière et d’ascension sociale, plus facilement accessibles auprès des hommes blancs qui occupent les positions les plus privilégiées.

Autrement dit, le même comportement peut être lu de deux manières : comme la manifestation psychologique de l’aliénation coloniale uniquement, ou comme une stratégie, contrainte par les hiérarchies raciales, d’une femme pauvre cherchant à améliorer sa condition.

Maryse Condé : une lecture « misogyne » et « macho »

L’une des critiques les plus sévères vient de l’écrivaine guadeloupéenne Maryse Condé.

Comme le rapporte la chercheuse Ching Selao, Condé reconnaît l’importance intellectuelle de Fanon, mais qualifie sa lecture de Capécia de « misogyne » et « macho ».

Elle conteste surtout la manière dont Mayotte est transformée en figure particulièrement condamnable de l’aliénation. Pour Condé, si la société coloniale produit de l’aliénation, pourquoi faire de cette femme une exception presque pathologique ? L’aliénation concerne les colonisés dans leur ensemble et ne saurait être ramenée au désir amoureux d’une femme antillaise pour un homme blanc. 

Cette accusation de misogynie fait cependant débat. D’autres lectures de Fanon défendent l’idée que sa critique est avant tout politique et raciale et rappellent qu’il consacre également le chapitre suivant de Peau noire, masques blancs aux hommes noirs désirant des femmes blanches. Le problème n’est donc pas nécessairement de conclure que « Fanon est misogyne », mais de se demander si son analyse de l’aliénation coloniale possède un point aveugle lorsqu’elle rencontre la question du genre

Une femme devenue un « cas Fanon »

L’influence de Peau noire, masques blancs a finalement produit un étrange paradoxe:  Mayotte Capécia est aujourd'hui surtout connue grâce à celui qui l’a si sévèrement critiquée. 

Avant 1952, elle est présentée dans la presse comme une sorte de « Colette martiniquaise » et Je suis Martiniquaise connaît un certain succès. Après Fanon, elle devient progressivement un cas d’étude de l’aliénation coloniale. Son œuvre est davantage lue pour comprendre Fanon que pour comprendre Capécia elle-même. 

Les travaux de Christiane Makward, A. James Arnold, Myriam Cottias, Madeleine Dobie ou Lizabeth Paravisini-Gebert ont depuis considérablement complexifié cette image. Ces chercheurs ne disent pas pour autant que Fanon avait tout faux. Je suis martiniquaise véhicule bien les idées racistes et coloristes dénoncées par Fanon. Mais il faut distinguer, d’une part la critique du discours coloniale, et d’autre part la condamnation de la femme à laquelle ce discours a été attribué.  

Derrière « Mayotte Capécia », il y avait Lucette Céranus-Combette, une Martiniquaise issue des classes populaires, peu instruite, mère de trois enfants, qui tente de gagner son indépendance économique et de se faire une place dans une société structurée par la classe, la race et le genre

Bibliographie

Mayotte Capécia, Je suis martiniquaise 

Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs

Myriam Cottias et Madeleine Dobie, Relire Mayotte Capécia. Une femme des Antilles dans l’espace colonial français

Ching Selao, Maryse Condé et les pères fondateurs de la Caraïbe francophone

Albert James Arnold, « Frantz Fanon, Lafcadio Hearn et la supercherie de “Mayotte Capécia” »

Albert James Arnold, « Mayotte Capécia ou l’aliénation selon Fanon par Christiane P. Makward »

Lizabeth Paravisini-Gebert, « Feminism, Race, and Difference in the Works of Mayotte Capécia, Michèle Lacrosil, and Jacqueline Manicom ».

Albert James Arnold, « “Mayotte Capécia” : De la parabole biblique à Je suis Martiniquaise »

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