LES NEWS D’HISTOIRES CRÉPUES #18
1956–2026 : qui raconte les mondes noirs ?
Chaque mois, on vous embarque pour une plongée éclairée et crépue au cœur de l’histoire coloniale et de ses héritages multiples.
Cette newsletter prolonge l’aventure d’Histoires Crépues, avec la même volonté : apporter du contexte, des repères, et des clés de lecture pour mieux comprendre le continuum colonial qui façonne encore nos sociétés.
En coulisse de vos lectures ?
Penda Fall, membre de l’équipe Histoires Crépues, chercheuse en sciences sociales et engagée sur les questions raciales, migratoires et post-coloniales.
👉 Et si on allait encore plus loin ?
Grâce à des dons mensuels, Histoires Crépues peut devenir un média antiraciste clé, approfondir ses enquêtes, diversifier ses formats et multiplier ses contenus. Si ce projet te parle, n'hésite pas à nous soutenir : même 1 euro par mois compte.

DOSSIER (DÉ)COLONIAL
Le Congrès des écrivains et artistes noirs
En septembre 1956, le Premier Congrès des écrivains et artistes noirs réunit des écrivain·es, artistes et intellectuel·les venu·es d’Afrique, des Caraïbes, des États-Unis et d’ailleurs. Initié par Alioune Diop, fondateur de Présence africaine, le Congrès devient pendant plusieurs jours un espace pour discuter de culture, de colonialisme, de réappropriation, mais aussi se demander :
qu’est-ce qu’être noir dans un monde façonné par la colonisation ?
Le Congrès devient alors un espace où se confrontent différentes expériences et différentes façons de penser l’émancipation et les mondes noirs.
🔹La Sorbonne, pourquoi ?
Le Congrès se tient du 19 au 22 septembre 1956 dans l’amphithéâtre Descartes de la Sorbonne. Un choix loin d’être anodin : la Sorbonne n’est pas seulement une université, c’est un espace de production et de légitimation du savoir, chargé d’une forte autorité symbolique.

On peut y voir un enjeu de légitimité épistémique : certains espaces sont socialement reconnus comme plus légitimes que d’autres pour produire et transmettre des connaissances. En pleine période coloniale, installer un Congrès consacré aux cultures noires dans cet espace revient donc aussi à déplacer les frontières du savoir perçu comme légitime.
Le message est fort : les mondes noirs ne sont plus seulement regardés et étudiés, ils viennent aussi à se penser eux-mêmes.
🔹Ils étaient là. Elles aussi.
Quand on raconte le Congrès de 1956, les noms qui reviennent sont surtout ceux des hommes : Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Frantz Fanon, Richard Wright, Alioune Diop… Mais les femmes sont bien là aussi. Parmi elles, Christiane Yandé Diop, épouse d’Alioune Diop et figure centrale de Présence africaine, participe directement à l’organisation du Congrès. Elle racontera plus tard : « Nous les femmes, nous étions dans les bureaux » et qu’elles avaient « porté le projet à bouts de bras » pendant 18 mois.
Dans son compte-rendu du Congrès, la revue littéraire et culturelle haïtienne Optique , décrit des « jeunes filles en robes africaines longues et chatoyantes » accueillant et plaçant les délégué·es et le public dans l’amphithéâtre Descartes.

On observe une division genrée du travail intellectuel : aux hommes la tribune, aux femmes une partie du travail qui permet à cette tribune d’exister. Pendant les quatre jours du Congrès, aucune femme ne figure parmi les délégué·es et aucune ne prend la parole à la tribune.
Un « groupe de Femmes Noires » signe un message collectif publié dans Présence Africaine, dans lequel elles refusent de rester de « simples observatrices » et revendiquent leur rôle dans les luttes du « Monde Noir ». Pour légitimer cette place, le texte insiste notamment sur leur rôle dans la famille et l’éducation des enfants : les femmes y sont présentées comme celles qui transmettent des valeurs, forment les générations futures et participent ainsi directement à l’avenir du monde noir.

C’est intéressant parce que le texte fait à la fois un geste d’émancipation et un geste de reproduction des rôles de genre : les femmes revendiquent une place dans un débat politique et intellectuel, mais cette légitimité passe encore largement par leur rôle de mères et d’éducatrices.
🔹Qui regarde les mondes noirs ?
Le Congrès ne fait pas que parler : il fait aussi parler de lui. Le Bulletin de Paris le décrit comme une « réunion d’agitateurs, d’arabes et de communistes de toute provenance ». D’autres observateurs occidentaux le réduisent à un « sursaut supplémentaire de folklore ». Et puisque les communications sont réservées aux Noir·es, certains vont jusqu’à qualifier le Congrès de « raciste ».

Alioune Diop doit alors justifier ce choix : il ne s’agit pas d’exclure les personnes perçues comme blanche, mais de créer un espace où les Noir·es puissent penser et formuler leurs propres expériences. Le Monde quand à lui rapporte que le public est composé à parts presque égales de personnes blanches et noires. Tout en rajoutant : « c’est quand même par la culture occidentale que le monde noir a acquis la culture qui lui a permis de s’exprimer ».
Finalement, un débat apparait moins nouveau qu’il n’y paraît : qui peut se réunir, pour parler de quoi, et au nom de qui ?

Aussi, l’affiche du Congrès est réalisée par Pablo Picasso. Le choix peut surprendre : alors que le Congrès cherche justement à créer un espace où les personnes noires peuvent produire et diffuser leurs propres représentations, son image est confiée à l’un des artistes européens les plus célèbres de l’époque.
À l’époque, Picasso est pourtant perçu comme un soutien aux luttes anticoloniales, et Présence Africaine le sollicite directement pour réaliser l’affiche. Mais le détail mérite d’être regardé de plus près : qui représente qui, même lorsqu’il s’agit de représenter les mondes noirs ?

« Bandung culturel »
GLOSSAIRE (DÉ)COLONIAL
En 1955, la conférence de Bandung, en Indonésie, réunit 29 pays d’Afrique et d’Asie nouvellement indépendants ou encore colonisés. L’événement devient un symbole fort des luttes anticoloniales : pour la première fois, certains États se retrouvent pour penser leur avenir en dehors des puissances occidentales.
Un an plus tard, Alioune Diop transpose cette dynamique au terrain culturel. Dans son discours d’ouverture, il présente le Congrès comme le « second événement » majeur de la décennie après Bandung. La presse reprend rapidement l’image : l’hebdomadaire Demain parle ainsi d’un « Bandung de la culture noire ».
Mais cette idée d’unité peut poser question :
Qu’est-ce que ça veut dire « être noir » quand on vient de Dakar, Fort-de-France, New York, Port-au-Prince ou Johannesburg ?

Et surtout : Comment fabriquer une unité politique sans effacer les différences qui existent à l’intérieur de cette catégorie ? C’est toute l’ambivalence du Congrès. La catégorie « noir » permet de construire une solidarité politique face à des expériences communes de domination, mais elle rassemble aussi des trajectoires historiques, sociales et politiques très différentes. Les débats autour de la définition d’une culture noire commune le montrent notamment : certains défendent l’idée d’une civilisation négro-africaine partagée, tandis que d’autres insistent davantage sur la diversité des expériences historiques.
L'appellation « Bandung culturel » ne désigne donc pas simplement la rencontre de personnes qui seraient déjà unies par une identité commune. C’est aussi un moment où cette unité se construit, se négocie et se dispute.

RESSOURCES (DÉ)COLONIALES
À ÉCOUTER :
Interview RFI - En Sol Majeur, Christiane Yandé Diop, une Présence Africaine, 2021
À LIRE :
Merve Fejzula, Women and the 1956 Congress of Black Writers and Artists in Paris, SHC.
Archives - Le Monde, « Le premier Congrès des écrivains noirs », 20 septembre 1956.
Optique, n° 2497 novembre 1956, University of Florida Digital Collections



ÉCHOS (DÉ)COLONIAUX
Kerry James Marshall : peindre les histoires noires
En 1956, le Congrès pose une question centrale : comment les personnes noires peuvent-elles reprendre le pouvoir de raconter leur propre histoire ? Soixante-dix ans plus tard, cette question résonne encore dans le champ de la culture et des représentations. À Paris, l’exposition The Histories de Kerry James Marshall, présentée au Musée d’Art Moderne de Paris du 18 septembre 2026 au 24 janvier 2027, permet de prolonger cette réflexion, cette fois à travers la peinture.
Une question posée en 1956 demeure : qui raconte les mondes noirs, et avec quelles images ?
🔸Raconter des histoires noires
Marshall place au centre de ses œuvres des personnages noirs et des expériences longtemps reléguées aux marges des grands récits de l’art occidental : la vie quotidienne, la famille, l’amour, le travail, les loisirs, mais aussi l’histoire de l’esclavage. Il ne s’agit donc pas seulement de rendre les personnes noires visibles, mais de faire de leurs vies des sujets dignes d’être peints, regardés et conservés.

🔸S’approprier les codes
Mais il ne se contente pas de raconter d’autres histoires. Il s’empare aussi des codes de l’histoire de l’art occidentale : ses genres, ses compositions, ses références et ses manières de représenter.

Il y inscrit des personnages noirs, là où ils ont longtemps été absents ou cantonnés à certains rôles. Il ne cherche donc pas simplement à entrer dans l’histoire de l’art, mais à participer à la redéfinition de ce qui peut y avoir une place.

CALENDRIER (DÉ)COLONIAL
Octobre : où nous croiser ?
Algoritme !
📍Twitch et YouTube
📅 les lundis et jeudi à 11h Chaque semaine, on décortique l’actualité.

Défrichage5
📍Twitch et YouTube
📅 les mercredis à 9h Votre nouvelle émission qui explore les archives coloniales

Les lives Rétro News
📍Twitch et YouTube
📅 13/10 et le 27/10 Un mardi sur deux, Reha et Seumboy fouillent les archives coloniales avec RetroNews.

Retrouvez leurs décryptages en articles sur le site de RetroNews.
Le festival « Bibliothèques idéales »
📍Strasbourg
📅 Vendredi 2 octobre
Restituer les biens culturels : où en est la France ? À l’occasion de la loi du 9 mai 2026 relative à la restitution des biens culturels ayant fait l’objet d’une appropriation illicite, un échange avec Pap Ndiaye, Ambassadeur de France auprès du Conseil de l’Europe, et Rima Abdul Malak, Directrice de L’Orient-Le Jour.
Le festival « la mécanique de l'info »
📍Lyon
📅 Dimanche 4 octobre à 18h
Raconter le monde à l’ère de YouTube ? Manon Ahanda échange avec Lumi, dans une discussion animée par le Fonds pour une Presse Libre, sur les nouvelles manières de faire du journalisme et de raconter l’actualité en ligne.

Merci d'avoir pris le temps de nous lire. On se retrouve le mois prochain avec un autre dossier décolonial !
En coulisses de vos lectures - Penda Fall
Inscrivez-vous à la newsletter
Soutenez le projet d'un seul geste, abonnez-vous gratuitement à la newsletter d'histoire coloniale et antiraciste.
