LES NEWS D’HISTOIRES CRÉPUES #19
De l’école à la révolte : les jeunesses face à l’ordre colonial.
Chaque mois, on vous embarque pour une plongée éclairée et crépue au cœur de l’histoire coloniale et de ses héritages multiples.
Cette newsletter prolonge l’aventure d’Histoires Crépues, avec la même volonté : apporter du contexte, des repères, et des clés de lecture pour mieux comprendre le continuum colonial qui façonne encore nos sociétés.
En coulisse de vos lectures ?
Penda Fall, membre de l’équipe Histoires Crépues, chercheuse en sciences sociales et engagée sur les questions raciales, migratoires et post-coloniales.
👉 Et si on allait encore plus loin ?
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DOSSIER (DÉ)COLONIAL
Étudier, lutter, se révolter : les jeunesses face à l’ordre colonial
Les mobilisations étudiantes ont-elles aussi une histoire coloniale ?
Lorsque les revendications sur les conditions matérielles d’études et les inégalités scolaires débordent les campus pour rejoindre une contestation sociale plus large, elles font écho à des combats plus anciens. De l’Afrique du Nord aux Antilles, en passant par Madagascar, ces luttes révèlent les rapports de pouvoir hérités de la colonisation et leurs prolongements contemporains, notamment dans les banlieues populaires et les territoires ultramarins. Les retracer, c’est aussi questionner le traitement réservé aux jeunesses qui contestent : entre disqualification de leurs revendications, répression et violences.
🔹Tunisie, 1950
Sous le protectorat français, les étudiants de la Zitouna, institution d’enseignement supérieur musulman à Tunis, dénoncent la faible reconnaissance de leurs diplômes face aux filières françaises, développées et valorisées par l’administration coloniale, comme les lycées français, qui combinait enseignement en arabe et en français. Alors que ces filières ouvraient davantage l’accès aux concours administratifs et aux emplois publics, les diplômés de la Zitouna se retrouvaient largement cantonnés à des débouchés limités, dans l’enseignement religieux et l’enseignement de l’arabe.

En février 1950, les étudiants fondent le comité de La Voix de l’étudiant zitounien et mènent une première grève d’avril à novembre. Une nouvelle mobilisation éclate en 1954. Le 15 mars, une manifestation de grande ampleur fait deux morts parmi les étudiants, Mohamed Dahmani Hamza et Mohamed Ben Belkacem Marzouki. Après l’indépendance tunisienne en 1956, l’institution a été réorganisée par l’État, qui a progressivement intégré son enseignement au système éducatif national.
🔹Guadeloupe, 1967
Devenue département français en 1946, les inégalités sociales et raciales héritées de l’esclavage et de la société coloniale persistent. En mai 1967, les ouvriers du bâtiment se mettent en grève pour obtenir une augmentation de salaire et l’égalité des droits sociaux. Le 26 mai, après l’échec des négociations avec le patronat à Pointe-à-Pitre, les forces de l’ordre tirent sur les manifestants. Le lendemain, des milliers de lycéens et d’étudiants descendent à leur tour dans la rue, notamment pour protester contre la répression. Les tirs et les affrontements font plusieurs morts. Le bilan officiel fait état de sept victimes, mais le nombre exact reste incertain.

En rejoignant la mobilisation, la jeunesse contribue à faire d’un conflit du travail une contestation plus large de l’ordre social. C’est toute la force de la convergence des luttes : faire front commun sans nécessairement vivre les mêmes formes d’oppression, mais en s’attaquant à un même ordre social qui les produit et les entretient.
🔹Madagascar, 1971
À Antananarivo, les étudiants en médecine de Befelatanana se mobilisent contre une réforme des examens, la suppression d’une session de rattrapage et leur mise à l’écart des décisions concernant l’université. Les étudiants réclament également la révision des accords de coopération avec la France, qui encadrent encore les relations entre les deux pays dans le domaine de l’enseignement supérieur. l'enjeu est concret : obtenir une meilleure reconnaissance de leurs diplômes en France et contester la place persistante de l’ancienne puissance coloniale dans l’organisation de l’enseignement supérieur malgache
En 1973, l’établissement compte 200 professeurs français sur 250, selon les travaux de l’historienne Françoise Blum.

Onze ans après l’indépendance, ils dénoncent ainsi les limites de l’autonomie universitaire du pays. Le gouvernement de Philibert Tsiranana ordonne la fermeture de l’université et les forces de sécurité évacuent le campus. Si la mobilisation de 1971 ne permet pas aux étudiants d’obtenir immédiatement satisfaction, leurs revendications ressurgissent l’année suivante dans un mouvement populaire plus large, qui contribue à la chute du régime de Tsiranana.
Il ne s’agit évidemment pas d’opérer des parallèles anachroniques entre ces mobilisations et celles d’aujourd’hui. Les contextes ne sont pas les mêmes. Mais ces luttes racontent une histoire qui se prolonge : celle de jeunesses qui contestent des systèmes éducatifs et sociaux qui reproduisent les inégalités, limitent leurs perspectives et entravent leurs possibilités d’émancipation. Face à celles et ceux qui contestent cet ordre dont les rouages continuent de tourner à l’huile coloniale, la répression violente semble, elle aussi, faire partie du dispositif.

« La race tue deux fois »
GLOSSAIRE (DÉ)COLONIAL
Le 23 octobre 2026, à Trappes, un homme ouvre le feu sur plusieurs personnes, tuant Pengo Bossio Wangi, 26 ans, et en blessant cinq autres, dont une enfant de 12 ans. Le Parquet national antiterroriste retient le mobile raciste. Selon Le Monde, le suspect aurait déclaré vouloir s’en prendre « aux Noirs et aux Arabes » pour venger les commerçants victimes de pillages lors des dernières manifestations.
Le 25 octobre, la garde à vue du suspect a depuis été levée à la suite d’un examen psychiatrique. Cette mesure, qui ne préjuge pas de sa responsabilité pénale, soulève quand même une question :
Comment éviter que l’explication psychiatrique ne prenne le pas sur l’analyse du mobile raciste ?
Emmanuel Macron parle d’un « tournant » et d’une première en France. Il faut croire que l’histoire des crimes racistes commence au moment où le président la découvre. Une lecture de Rachida Brahim pourrait lui être utile…
Dans La race tue deux fois, la sociologue retrace l’histoire de 731 crimes racistes commis en France entre 1970 et 2000. La race ne désigne pas ici une réalité biologique, mais une construction sociale qui classe les corps selon des caractéristiques physiques auxquelles sont attribuées des significations raciales. Elle tue une première fois lorsque cette perception conduit à cibler des personnes, à les agresser ou à les assassiner. Une seconde fois lorsque les institutions invisibilisent le mobile raciste, minimisent sa portée ou refusent de reconnaître ce qui a rendu ces corps ciblables.
Trappes n’est pas le commencement d’une histoire. Les crimes racistes ont une longue histoire en France, même lorsque le pouvoir préfère ne pas les voir.

RESSOURCES (DÉ)COLONIALES
À ÉCOUTER :
KiffeTaRace, #80 - Crimes racistes : l'impunité tue deux fois, 2021
RadioFrance, « Lorsque les nègres auront faim, ils reprendront le travail : Guadeloupe, mai 67, la répression sanglante », Affaires sensibles, 2016
À LIRE :
Bendana-Kchir, Kmar, « Diplôme et université en Tunisie dans les années 1950 ». Maghreb, dimensions de la complexité, Institut de recherche sur le Maghreb contemporain, 2004
Randrianarimanana, Philippe, Madagascar : Mai 1972, la jeunesse malgache se soulève contre l’ordre établi. TV5MONDE, 2022
À (RE)LIRE :
Brahim Rachida. La race tue deux fois : une histoire des crimes racistes en France (1970-2000). Éditions Syllepse, 2020.

ÉCHOS (DÉ)COLONIAUX
Halloween : la fabrique coloniale de nos monstres
Même Halloween, cette fête qui semble incarner le folklore occidental par excellence n’échappe pas à l’histoire coloniale. Avant d’être transformés en personnages de la pop cultures, les sorcières et les zombies qui peuplent Halloween ne sont pas apparus de nulle part. Derrière ces figures de l’horreur se cachent des histoires de persécution, de domination et de résistance, que leur commercialisation finit souvent par faire oublier.
🔸Les sorcières
La sorcière n’est pas qu’une figure du folklore européen. La colonisation a aussi contribué à fabriquer des figures féminines associées à une spiritualité jugée irrationnelle, dangereuse. Les savoirs médicinaux et spirituels des populations colonisées étaient disqualifiés comme des superstitions, tandis que les femmes qui les détenaient pouvaient être représentées comme menaçantes. Cette racialisation traverse plusieurs imaginaires : celui des femmes noires et métisses, mais aussi celui des femmes tsiganes, notamment à travers la figure de la diseuse de bonne aventure. Ces représentations sont distinctes, mais elles peuvent se superposer et nourrir une même association entre altérité, féminité et pouvoirs occultes.

D’ailleurs, quand on imagine une sorcière, on pense rarement à Jeanne d’Arc. On imagine plus volontiers une femme aux cheveux texturés, au teint plutot foncé.
🔸Les zombies
La figure du zonbi s’inscrit dans les imaginaires du vaudou haïtien, nourris notamment de traditions africaines et façonnés par l’histoire de l’esclavage colonial. Dans ces croyances, le zonbi est un être privé de sa volonté, parfois décrit comme un mort ramené à la vie par un sorcier (bokor), condamné à obéir ou à errer. Il incarne une forme radicale de dépossession : celle d’un corps dont on ne maîtrise plus ni les mouvements ni la force de travail. Une image qui résonne avec l’histoire de l’esclavage dans les plantations, où des êtres humains étaient eux aussi dépossédés de leur liberté et contraints de travailler pour autrui. Sans être une représentation directe de l’esclavage, la figure du zonbi s’inscrit dans cette histoire.
Au XXe siècle, les récits occidentaux, puis le cinéma d’horreur, pour ne pas citer Hollywood, se réapproprient cette figure en la transformant en monstre terrifiant, au fur et à mesure coupé de son origine haïtienne.
Halloween c'est aussi l’occasion de voir réapparaître des costumes qui eux reposent pleinement et consciemment sur des stéréotypes racistes. Dans un de nos articles nous nous sommes demandés pourquoi certains continuent les black face, se déguisent en Hitler ou en membre du KKK ?


CALENDRIER (DÉ)COLONIAL
Novembre : où nous croiser ?
70 ans après le premier congrés des artistes et auteurs noir.e.s
📍The Maison Française of NYU (New York University)
📅 le vendredi 6 novembre de 10h à 18h Un évènement consacré à l’héritage des deux Congrès des écrivains et artistes noirs de 1956 et 1959. Parmi les intervenant·es, Seumboy, aux côtés de chercheur·ses, artistes et intellectuel·les, pour interroger les héritages anticoloniaux et les circulations de la pensée noire.
Participation à distance possible sur Zoom (lien en bio)
Histoires Crépues x Yard
📍49 avenue Faidherbe Montreuil
📅 Mardi 10 novembre à 19h Une émission animée par Seumboy et Doralie Mensah consacrée aux violences policières, avec la participation de Maître Seydi Ba et de Fatou Dieng, membre du collectif « Justice pour Lamin Dieng »
(lien à venir)
Histoires Crépues × YARD : première retranscription disponible ! Les jeunes de banlieue ont-ils abandonné la politique ? avec Ma cité va voter
Préparer 2027 et la bataille médiatique - Talk et débat mouvant !
📍à Césure, Paris 5eme
📅 Jeudi 12 novembre de 18h30 à 22h30 À l’approche de 2027, les médias et les récits qu’ils diffusent occuperont une place importante dans les débats à venir. Cette soirée de soutien marque le lancement de notre campagne de financement pour nous donner les moyens de préparer cette échéance. Une belle occasion de se retrouver, de partager un moment ensemble et de faire vivre cette nouvelle étape. On espère vous y voir nombreux·ses !

Projection ARTE du documentaire de « La Poupée noire »
📍La Gaîté Lyrique
📅 Jeudi 19 novembre Le documentaire La Poupée noire, présenté en avant-première, coécrit par Louise Thurin et Seumboy Vrainom, interroge la fabrique des représentations issues de l’esclavage colonial en France.
Gratuit sur réservation, dans la limite des places disponibles
Algoritme !
📍Twitch et YouTube
📅 les lundis et jeudi à 11h Chaque semaine, on décortique l’actualité.

Défrichages
📍Twitch et YouTube
📅 les mercredis à 9h Votre nouvelle émission qui explore les archives coloniales

Les lives Rétro News
📍Twitch et YouTube
📅 Un mardi sur deux Reha et Seumboy fouillent les archives coloniales avec RetroNews.
Retrouvez leurs décryptages en articles sur le site de RetroNews.

Merci d'avoir pris le temps de nous lire. On se retrouve le mois prochain avec un autre dossier décolonial !
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