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De Jenny Alpha à Lupita Nyong’o : Une actrice noire peut-elle tout jouer ?

Par Yvana Alétas 25 août 2026 6 min
De Jenny Alpha à Lupita Nyong’o : Une actrice noire peut-elle tout jouer ?

En 2026, le choix de Lupita Nyong’o pour incarner Hélène de Troie dans L’Odyssée de Christopher Nolan provoque une polémique. Pour certains, une actrice noire ne pourrait pas incarner celle que la mythologie présente comme « la plus belle femme du monde ».

Lupita Nyong'o lors d'une avant première pour le film L'Odyssey

Près de 80 ans plus tôt, une comédienne martiniquaise se heurtait déjà à une question similaire. Lorsqu’elle tente de se lancer dans le théâtre classique à Paris, des metteurs en scène lui rient au nez : « Vous n’imaginez pas une Noire jouant Phèdre ou Andromaque ? »

Cette comédienne, c’est Jenny Alpha. Et pendant une grande partie de sa carrière, elle va se battre pour une idée : « Le théâtre n’a pas de couleur. »

De Fort-de-France à Paris

Jenny Alpha naît le 22 avril 1910 à Fort-de-France, dans une famille de la bourgeoisie martiniquaise. Elle grandit dans un environnement où la poésie et le théâtre occupent une place importante.

En 1929, à 19 ans, elle part pour Paris. Officiellement, elle vient poursuivre ses études : elle s’inscrit en histoire et géographie à la Sorbonne avec l’idée de devenir enseignante. Mais Jenny Alpha nourrit déjà le rêve de devenir comédienne.

À Paris, elle fréquente les milieux artistiques et intellectuels. Elle rencontre notamment le poète Robert Desnos et côtoie Aimé Césaire, Suzanne Césaire, Léopold Sédar Senghor ou encore Léon-Gontran Damas.

Jenny Alpha avec Aimé Césaire ©Les amis de Jenny Alpha

Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle épouse le poète et résistant Noël Villard. Réfugié à Nice, le couple cache notamment une famille juive à son domicile.

Mais c’est après la guerre que Jenny Alpha décide véritablement de tenter sa chance au théâtre.

« Vous n’imaginez pas une Noire jouant Phèdre ? »

Jenny Alpha rêve du grand répertoire classique. Elle veut jouer les grandes héroïnes du théâtre français, comme Phèdre ou Andromaque.

Mais en 1945, lorsqu’elle tente d’intégrer le Conservatoire, sa couleur de peau devient un obstacle. Elle racontera que des metteurs en scène se moquent alors de son ambition :

« Vous n’imaginez pas une Noire jouant Phèdre ou Andromaque ? »

Sa réponse résume ce qui deviendra le combat de toute sa carrière :

« Le théâtre n’a pas de couleur, le théâtre, c’est la passion ! On ne veut pas de moi, mais je vais jouer quand même. »

Le problème n’est donc pas seulement que les comédiens noirs ont peu de rôles. C’est aussi le type de rôles qu’on accepte de leur donner.

Jenny Alpha raconte que les metteurs en scène veulent la limiter à des personnages de « négresse domestique » ou de « jolie prostituée ». Une actrice noire peut monter sur scène, à condition que son personnage corresponde à l’image que le milieu théâtral se fait d’une femme noire.

Phèdre ou Andromaque, à l’inverse, sont censées être des rôles universels, mais elles sont toujours imaginées comme joué par des femmes blanches. 

Le cabaret comme solution de replie 

Puisque le théâtre classique ne veut pas d’elle, Jenny Alpha se tourne vers le cabaret.

Jenny Alpha · ©Association des amis de Jenny Alpha, via Outre-mer la 1ère

Elle se produit notamment à La Canne à sucre, à Paris, chante des airs créoles et utilise ses talents de danseuse et de musicienne. En 1950, elle fonde même son propre orchestre de jazz et de variété, Les Pirates du Rythme.

Le cabaret offre davantage de place aux artistes noirs que le théâtre classique. Mais cette ouverture a ses limites puisqu'ils y sont aussi recherchés pour leur caractère « exotique ».

Elle résumera cette situation en disant : « Je ne faisais pas de théâtre, puisqu’on ne voulait pas de noirs à cette époque ; je faisais pire : du Cabaret. »

Cette carrière provoque d’ailleurs des tensions jusque dans sa propre famille. Issue de la bourgeoisie martiniquaise, celle-ci vit très mal de la voir se produire dans ces établissements. Son frère lui demande même de changer de nom pour ne pas « traîner le nom Alpha dans la boue ».

Les Nègres, le tournant

Il faut attendre 1959 pour que Jenny Alpha parvienne réellement à s’imposer au théâtre. À presque 50 ans, elle interprète Neige dans Les Nègres de Jean Genet, mis en scène par Roger Blin. La pièce marque un tournant dans sa carrière et lui ouvre progressivement les portes d’autres scènes.

Dans les décennies suivantes, elle finit par jouer de grands auteurs comme Shakespeare, Corneille, Sophocle ou encore Aimé Césaire.

Mais son parcours révèle un paradoxe : pour accéder au théâtre, Jenny Alpha doit d’abord s’imposer dans une pièce où la question noire est justement au centre du propos.

Les travaux sur l’histoire des artistes noirs dans le théâtre français, notamment ceux de la chercheuse Sylvie Chalaye, montrent que cette difficulté dépasse largement le cas de Jenny Alpha.

Pendant longtemps, les artistes noirs peuvent être présents sur scène, mais restent associés à leur couleur, à leurs origines ou à l’histoire coloniale. Là où un comédien blanc peut simplement être considéré comme un comédien, le comédien noir reste souvent perçu d’abord comme « noir ».

La question n’est donc plus seulement : les acteurs noirs peuvent-ils jouer ? Mais : peuvent-ils jouer n’importe qui ?

Jenny Alpha dans "La folie ordinaire d'une fille de Cham" ©Association des amis de Jenny Alpha via Outre-mer la 1ère

De Jenny Alpha à Lupita Nyong’o

C’est ce qui rend le parcours de Jenny Alpha particulièrement intéressant aujourd’hui.

En 1945, des professionnels du théâtre trouvent absurde qu’une femme noire puisse incarner Phèdre ou Andromaque. Jenny Alpha leur répond que « le théâtre n’a pas de couleur ». Plus de 80 ans plus tard, le choix de Lupita Nyong’o pour incarner Hélène de Troie provoque à nouveau des critiques sur la légitimité d’une actrice noire à incarner une figure de l’Antiquité traditionnellement représentée comme blanche. 

Évidemment, les deux situations ne sont pas identiques. Jenny Alpha évolue dans une France encore profondément marquée par son empire colonial, où les possibilités professionnelles offertes aux comédiens noirs sont extrêmement limitées. Lupita Nyong’o est aujourd’hui une actrice mondialement reconnue et oscarisée. Mais la comparaison fait apparaître une question qui, elle, semble étrangement familière : pourquoi la couleur d’une actrice noire devient-elle un sujet lorsqu’elle incarne certains personnages, alors que celle d’une actrice blanche semble aller de soi ?

Jenny Alpha constatait elle-même, à la fin de sa vie, que les choses avaient évolué. Des acteurs noirs pouvaient désormais jouer Hamlet, Le Cid ou Tchekhov. Mais elle estimait aussi que « l’ouverture pour les noirs est étroite mais elle s’élargit ».

Et près d’un siècle après que l’on a ri à l’idée de voir Jenny Alpha jouer Phèdre, la polémique autour de Lupita Nyong’o pose finalement une question très proche : une actrice noire peut-elle vraiment jouer tous les rôles ?

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